Guillaume Tendron

Les oies de Pirou

Il y a bien longtemps, dans une lointaine contrée du Nord, un père se faisait du souci.

« Je vais bientôt passer à trépas, je suis souverain, mais mon royaume est si pauvre. Je n’ai presque rien à léguer à mon fils, il va bientôt me succéder ».

Sa demeure, froide et modeste n’attestait pas de sa noble condition. Peu de paysans travaillaient pour lui, ses terres presque stériles peinaient à satisfaire les besoins de ses gens. Un soir, ou il sentit ses forces décliner, il fit venir son héritier à son chevet.

 Le fils, grand, bien fait, dans la force de l’âge, s’agenouilla aux pieds du père pour entendre ses dernières paroles.

« Fils, tu vas devenir roi, cependant ton avenir n’est pas ici, nos terres sont trop pauvres, tu devras prospérer ailleurs. Marin est ta destinée, tu chercheras ta subsistance sur la mer. Je te lègue un esnèque amarré dans le havre près d’ici, mes hommes les plus sûrs t’accompagneront.

 Mon épée, ma côte de maille, un corbeau qui te guidera lorsque tu navigueras sur les eaux inconnues, sont à toi désormais. Tu reviendras, régner ici quand tu auras fait fortune et prouver ta bravoure ».

Sur ses paroles le père expia et parti vers le Vahalla.

Le matin suivant, l’héritier fut rejoint par sa troupe sur la grève. Sans se tourner, les hommes du Nord embarquèrent sur le navire.

Ils voulurent d’abord pêcher, mais comble de mal chance, la ressource de poissons fut maigre en cette période, chaque jour, les marins remontaient des filets ne contenant que du menu fretin suffisant à peine à les nourrir.

Il décida ensuite de devenir marchand, en transportant les denrées de sa contrée pour les vendre dans des contrées voisines.

Cela prenait du temps, beaucoup trop de temps pour faire fortune car il ne disposait que peu d’argent pour acheter les produits et le bénéfice fait à chaque voyage était maigre.

Ses hommes, mêmes les plus fidèles s’impatientaient, il redoutait une mutinerie car leur vie quotidienne sur le bateau était dure et incertaine.

Un soir, il échoua le bateau sur une plage, fit allumer un feu, proposa un repas moins frugal qu’à l’accoutumé et fit servir du vin. Il tint alors conseil pour prendre les différents avis.

L’un de ses lieutenants déclara :

« Puisqu’il nous faut gagner notre vie sur la mer et que le sort est contre nous, il nous faut provoquer la chance en prenant ce qui est à prendre »

L’héritier se trouvait au pied du mur, et mis la proposition au vote. La troupe approuva la proposition.

Dès le lendemain, ils reprirent la mer en longeant les côtes vers des contrées situées au sud.

Pendant plusieurs mois, ils pillèrent les villages de pêcheurs, abordèrent les frêles esquifs et volèrent tout ce qu’ils pouvaient jusqu’au moindre poisson séché. Ils amassèrent un premier butin.

Après quelques années, l’héritier devint un marin redouté, craint et puissant, il fut rejoint par de nombreux hommes en armes et disposait d’une flotte de plusieurs navires.

Il naviguait maintenant au large de la Neustrie, le long d’un Finisterre que l’on appellerait plus tard Cotentin.

 Il partit en reconnaissance pour son prochain raid en cabotant le long de la côte en se faisant passer pour un modeste marchand.

 Il aperçut un matin, derrière la grève, le village de Pirou dominé par une place forte, sans doute habitée par le seigneur des lieux.  Il jeta son dévolu sur l’endroit faiblement gardé.

 Il vit également une jeune femme, très belle, gardant un troupeau de mouton paissant sur la grève. Quatre de ses sœurs, dansaient autour d’elles en riant. Devant tant de grâce, son noble cœur s’enflamma et décida de se rendre au château pour rencontrer le seigneur pour demander la main de la jeune fille et celles de ses sœurs pour ses lieutenants au seigneur du lieu en échange de richesse et protection.

Le vieux seigneur de Pirou, lui fit un accueil peu aimable. Fier de ses filles, il réservait leur main à des neustriens de noble lignée. Il refusa l’offre généreuse de l’héritier et le fit reconduire sous bonne garde à son esnèque.

L’homme du Nord fut piqué au vif, sa fierté mise à mal et fou de rage, il décida :

« Eh bien, soit, puisque l’on ne m’accorde pas ce que je veux en faisant une offre généreuse, je l’obtiendrais par la force en lançant ma horde sur le village de Pirou ».

Dès le lendemain, les voiles carrées de trois esnèque, furent repérées par un jeune pâtre qui surveillaient un troupeau de mouton sur la grève. Il se rendit au château pour alerter le seigneur et la garde.

Les quelques soldats de la garnison, malgré leur bravoure et les fortifications du château ne suffiraient pas à contrer l’assaut. Il était trop tard pour envoyer un émissaire pour demander assistance aux seigneuries voisines. Le seigneur de Pirou, trop vieux pour combattre et souffrant savait que ces heures se comptaient sur les doigts d’une main.

 Il fit sonner le tocsin pour rassembler ses gens dans la place forte, demanda que l’on fasse venir ses cinq filles auprès de lui dans la pièce d’apparat du donjon. Il lui fallait à tout prix sauver sa descendance.

Le seigneur de Pirou, initié à la sorcellerie disposait d’un grimoire puissant. Dans la précipitation, Il enseigna à l’ainée de ses filles une incantation leur permettant de se muter en oie afin de s’échapper par la fenêtre de la plus haute tour du donjon lorsque les hommes du nord arriveraient. Il rassembla ses dernières forces pour prononcer la formule magique à sa fille ainée et mourut à l’instant même.

Au dehors, les hommes du Nord débarquaient avec à leur tête l’héritier, plein de fureur. En un éclair la troupe marcha jusqu’au pied de la forteresse. Les quelques hommes en armes défendant le château s’enfuirent à toutes jambes en voyant les visages effrayants des soldats. Ils brisèrent de leur haches aiguisées tous les obstacles qui se dressaient devant eux. La forteresse fut mise à sacs, les paysans présents dans l’enceinte furent détroussés et assassinés.

 La porte du donjon céda, l’héritier, vêtu d’une côte de maille, le chef affublé d’un casque laissant dépasser ses longs cheveux d’or s’engagea alors dans l’escalier qui menait à la chambre d’apparat du donjon pour enfin prendre possession de sa dulcinée et de ses sœurs.

Les filles du seigneur du Pirou, terrifiées, en voyant approcher inexorablement la mort certaine montèrent l’escalier de la tour du donjon et s’y enfermèrent.

L’ainée, prononça la formule magique enseignée par son père. La porte céda au moment même sous les coups de hache assenés par l’héritier.

 De ses yeux d’azur, Il vit au même instant les cinq jeunes filles se transformer en oies blanches. Elles s’envolèrent par la fenêtre de la tour du donjon.

 Il tomba à genoux et brisa sa hache de rage et d’impuissance.

Il reprit la mer et s’en retourna plein de richesse mais le cœur meurtri dans son royaume du Nord ou il succéda à son père et prospéra. Il chercha le bonheur en vain et n’eut pas de descendance.

 On le vit plus tard naviguer vers l’ouest, errer sur les mers de glace à la recherche de nouvelles terres, puis on perdit sa trace.

Quand aux cinq jeunes filles, elles revinrent au donjon de Pirou le lendemain du massacre pour reprendre leur première apparence.

En vain ; leur père, avant de passer de vie à trépas n’eut pas le temps de à donner à sa fille la formule de contre sort.

Depuis ce jour, au crépuscule, lorsque le ciel rougeoie sous les derniers feux du soleil, les initiés peuvent apercevoir des oies blanches voler autour de la tour du vieux donjon du château de Pirou.  

NB: Libre adaptation du conte traditionnel normand « Les oies de Pirou » – bientôt traduite en normand.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Newsletter

Abonnez-vous à la newsletter de Miroir de l’âme